Talkie Walkie

Saâdane Afif, Jean - Pierre Bertrand, André Bloc, Alexander Calder, Giorgio de Chirico, Didier Faustino, Jacques Le Chevallier, Gordon Matta-Clark, Franck Scurti, Sophie Taeuber-Arp, Gil Joseph Wolman, Raphaël Zarka

34 rue de Seine 75006 Paris

08.06 - 13.07, 2013

Communiqué


Concordance de temps


Qu’elle s’appelle « ping-pong », « affi­ni­tés électives », « échanges de bons pro­cé­dés », « réponse du berger à la ber­gère », « conni­ven­ces » ou fina­le­ment « Talkie-Walkie », l’expo­si­tion relève moins au final de l’entre soi que d’un dia­lo­gue gour­mand. Celui entamé entre deux gale­ris­tes qui se connais­sent et s’esti­ment depuis long­temps, chacun depuis sa rive : gauche pour Natalie Seroussi, droite pour Michel Rein. Chacun dans son domaine aussi : art moderne pour la pre­mière, art contem­po­rain pour le second. Point de concur­rence ici mais la volonté de se faire plai­sir en échangeant ses atouts, ses cartes maî­tres­ses, le temps d’une partie aux règles empi­ri­ques, le temps d’une expo­si­tion. En guise de trait d’union, comme un génie sor­tant de sa lampe, Didier Faustino, artiste et archi­tecte qui tra­vaille avec la gale­rie Michel Rein depuis quel­ques années. Cet hiver, sa pas­sion admi­ra­tive pour la radi­ca­lité tant esthé­ti­que, poli­ti­que que plas­ti­que de l’artiste-archi­tecte Gordon Matta-Clark, a amené Faustino à accep­ter l’invi­ta­tion de Natalie Seroussi à scé­no­gra­phier une expo­si­tion des pho­to­gra­phies de ce sculp­teur d’archi­tec­tu­res décédé en 1978. Et si Faustino a redes­siné la gale­rie de Michel Rein, il s’empa­rera au terme de « Talkie-Walkie », des espa­ces de Natalie Seroussi pour un com­plet rema­nie­ment. Signe de l’enga­ge­ment de cette femme dans une nou­velle aven­ture, dési­reuse après ce pre­mier échange, de sus­ci­ter de nou­veaux dia­lo­gues entre art contem­po­rain et les œuvres d’art moderne qu’elle sait pré­sen­ter.


Il aura fallu de la patience et beau­coup de volonté pour accor­der les vio­lons de ces deux pro­fes­sion­nels et leur bon génie artiste : les agen­das res­pec­tifs sont par­fois plus durs à cuire que les désirs. Finalement, chacun a abattu ses cartes, sorti ses tré­sors his­to­ri­ques ici et ses nou­veau­tés là, défendu ses chou­chous et divul­gué des rare­tés. Natalie Seroussi s’est lais­sée guider par ses amours archi­tec­to­ni­ques ; ils sous-ten­dent sa sélec­tion res­ser­rée autour de douze artis­tes et archi­tec­tes, for­cé­ment sub­jec­tive. Surtout sub­jec­tive devrais-je dire. Dans ce genre d’exer­cice de style, l’expo­si­tion tient autant du por­trait chi­nois. On peut y lire beau­coup de son auteur-sélec­tion­neur. Natalie Seroussi a été ration­nelle. Michel Rein a été débor­dant dans ses envies atti­sées par les pro­po­si­tions de mer­veilles moder­nes qui lui ont été faites. Il faut dire que « ses » artis­tes ont une cer­taine érudition his­to­rio­gra­phi­que qui sied bien aux grands maî­tres impor­tés de chez Natalie Seroussi. On compte plus du double d’œuvres chez lui, rue de Turenne. La gale­rie est aussi plus grande. Mais ce n’est pas une raison suf­fi­sante pour expli­quer cette appé­tence, elle tient à sa per­son­na­lité. Si l’équipe de Michel Rein n’a pas sou­haité comme sa consœur s’astrein­dre à un thème, s’impose tou­te­fois une cohé­rence visuelle au pas­sage en revue des forces en jeu. Entre les féti­ches ou les formes toté­mi­ques que l’on peut voir dans Babel (Shambles), (2010), assem­blage de cais­sons blancs de Saâdane Afif comme dans Prismatique (P7), com­po­site de chêne et de béton édifié cette année par Raphaël Zarka, le tronc d’arbre fan­to­ma­ti­que tagué de Didier Marcel (Colonne (hêtre), 2007), Dead Domesticity Zone (Redux), crâne de moquette créé l’an der­nier par Didier Faustino ou le masque « à l’afri­caine » en plas­ti­que ther­mo­formé de Franck Scurti (White Memory F, 2007), les « argu­ments » contem­po­rains ont du répon­dant face à la Composition hori­zon­tale –ver­ti­cale, une aqua­relle géo­mé­tri­que peinte en 1916 par Sophie Taeuber-Arp, les cour­bes pul­peu­ses d’un déli­cat plâtre imma­culé de Jean Arp (Propriétaire du ton­neau de Heidelberg, 1962) ou les asso­cia­tions grin­çan­tes du col­lage Aus der Sammlung : Aus einem Ethnographischen Museum, Nr. IX., réa­lisé en 1929 par Hannah Höch. Une his­toire peut déjà s’écrire entre ces quel­ques œuvres, visuelle, for­melle, intel­lec­tuelle sur­tout ; des affi­ni­tés comme celles qui sont appa­rues comme des évidences pour les gale­ris­tes qui les ont choi­sies.


Les expo­si­tions en musée s’écrivent pres­que tou­jours selon une par­ti­tion bien huilée, thé­ma­ti­que, mono­gra­phi­que ou chro­no­lo­gi­que. Dans un centre d’art, la ten­ta­tion ces der­niè­res années a été de convo­quer les artis­tes à assu­mer la sub­jec­ti­vité de leurs choix, une coudée fran­che que n’assu­ment pas tou­jours les com­mis­sai­res, alors taxés de se com­por­ter comme des auteurs. Comme si c’était un gros mot. Dans une gale­rie, la liberté est celle que se laisse la ou le pro­prié­taire. S’ils veu­lent « faire » les auteurs, ils le peu­vent. Natalie Seroussi et Michel Rein ne se sont pas privés sans que leurs « récits » ne vien­nent encom­brer les œuvres. Des douze joueurs sélec­tion­nés par la gale­riste, onze sont aussi chez son confrère. Mais ils ne racontent pas les mêmes affi­ni­tés. Lorsque Love Me Tender (2000), siège sadi­que à la beauté ruti­lante du diable de Didier Faustino par­tage l’espace de trois lampes cons­truc­tion­nis­tes en alu­mi­nium de Le Chevallier (années 1920), d’une pho­to­gra­phie de décons­truc­tion archi­tec­tu­rale de Gordon Matta-Clark avec Conical Intersect (1975), et Off the Grid, une grille de chan­tier récu­pé­rée puis pla­quée d’or et de peau de boa par Franck Scurti en 2013, il se des­sine – au-delà des accoin­tan­ces for­mel­les – une évidence concep­tuelle, une doxa artis­ti­que qui che­ville chacun de ces tra­vaux manuels. Et c’est pres­que un « happy end » qui s’écrit lors­que Natalie Seroussi pro­pose un Dessin méta­phy­si­que que De Chirico effec­tue en 1917 en regard de la déli­cate Forme à Clé que Raphaël Zarka a pho­to­gra­phié sur la palette même du pein­tre ita­lien dans l’ate­lier de ce der­nier. Décidément, cette expo­si­tion n’est pas le fruit du hasard mais celui d’une intui­tion puis­sante.


Il a fallu les yeux de deux gale­ris­tes pour élaborer ce dia­lo­gue comme on envoie des signaux de fumée d’une rive à l’autre selon des codes qui res­tent pro­pres à chacun, indé­chif­fra­bles pour le quidam. Mais, au final, c’est là toute la beauté du geste, on se com­prend. Car ce qui para­chève l’inté­rêt de ce jeu, c’est qu’il laisse toute sa place et sa res­pon­sa­bi­lité au visi­teur qui ne pourra jamais être aux deux endroits en même temps, à la spec­ta­trice qui sera obli­gée de voir, de quit­ter, d’oublier, de se remé­mo­rer à mesure qu’elle quit­tera l’une pour rejoin­dre l’autre. À celui qui se conten­tera d’une seule moitié. Je n’ai pas fait autre chose que de jouer moi aussi une par­ti­tion avec les notes des autres, mais la petite musi­que qui en sort m’appar­tient. C’est le don que fait « Talkie-Walkie » à ses visi­teurs, celui de les invi­ter à dia­lo­guer.


Bénédicte Ramade